RRL2016: Entrevue avec 220 Sound

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Comme vous le savez, Dure Réalité a mis sur pied un tournoi de sound clash; la Revolutionary Reggae League. On y présente 7 combats, à raison d’un par mois, afin de courroner le meilleur soundsystem de la ligue en décembre prochain.

Le deuxième clash, qui aura lieu le samedi 2 juillet prochain, au Bar Backstage, opposera des pionniers de la scène reggae & dancehall; le 220 Sound et Mr. Lion. Nous avons réalisé une entrevue avec les deux soundsystems qui clasheront ce weekend afin de vous permettre de connaître un peu plus les artisyes derrières les platines!

Voici donc l’entrevue réalisée avec 220 Sound.

Annabelle Sanchez

Est-ce que tu pourrais faire une courte description de ton soundsystem?

220 sound aka Dussova Sound. Le sound a été créé en 1998 à Caen, en France. Je ne suis pas dans les membres originels, je suis arrivé en 2013 et la team s’est encore agrandie avec la création d’une équipe à Québec en 2014. Les membres originaux ont été des pionniers dans leur région et avaient ouvert un magasin de disque qui a vu naître beaucoup d’autres sounds dans ce coin. L’ascension se fait rapidement jusqu’en 2001 ou les premières grosses dates arrivent avec des premières parties d’Israël Vibration ou Buju Banton. Les dates s’enchainent, mais la dubplate box se développe aussi et 220 est champion de France des soundsystems en 2004 et remporte le Reggae Champion Arena deux années consécutives ( 2008 et 2009 ). Le clash 220 contre Legal Shot en 2008 est d’ailleurs l’un des plus gros clashs de l’histoire française et des fans ont fait ressurgir la vidéo il y’a quelques semaines, à toi qui lit ça, si tu aimes les clashs, je te conseille d’aller jeter un oeil. 220 a toujours eu la particularité de jouer autant de reggae que de dancehall, même en clash. Comme les autres équipes défendant cette culture, le passage aux années 2010 a été compliqué, mais au lieu de ralentir, les membres restants sont allés recruter du sang neuf en Suisse. Fort de ces nouveaux membres, le sound gagne le clash du Festival de Reggae de Montréal en 2014, contre Exile One, Twin Star et Music Master. Maintenant présent en France et au Canada, le sound va souffler ses 19e bougies début 2017.

 

Quelle est ton expérience dans la culture reggae?

C’est une culture que j’ai découverte très tard, j’ai vraiment commencé à écouter cette musique que depuis 2010. Mais comme disent mes proches, j’ai bien fait mes devoirs. J’ai entendu mon premier morceau de reggae en 2007 quand un ami avec qui j’étais à l’école d’art m’avait montré ses tables tournantes, il avait une culture très roots des années 70-80, mais avait un peu de tout dans sa collection. L’année suivante, ce fameux ami avait acheté un pack de 7’’ de dancehall sur un site qu’il avait découvert et ça a été l’étincelle. J’ai vraiment découvert quelque chose ce jour-là. Entre temps, je fouillais pas mal sur internet et je suis tombé sur quelque chose à laquelle je ne m’attendais pas :  les clashs de soundsystem. Et c’est ce qui a scellé ma passion pour cette musique et cette culture. J’étais tellement fan de clash ( et tellement peu éduqué à la musique à ce moment-là ) que je connaissais les dubplates ( morceaux exclusifs ré-enregistré par des sounds de façon à pouvoir s’en servir dans les clashs ) avant de connaître les morceaux originaux.

Les années ont passés et en 2012, on lançait notre sound, Tell The Truth sound avec lequel on a fait plus de 80 dates en 2 ans. On arrivait sur le tard avec une culture que les « anciens » pensaient perdue et en même temps, on a pris le tournant du dancehall, ce qui a fait qu’on a pu jouer partout en Suisse très rapidement. Une des chances que j’ai eue est d’avoir pu apprendre à mixer sur des vinyles, chose qui me sert encore aujourd’hui. L’année suivante on participait à un clash à Genève organisé par Little Lion ( qu’on a perdu officiellement, mais avec quelques retournements qui ont fait qu’officieusement, on était vainqueur) et ça a beaucoup attiré l’attention sur nous pendant un temps, à tel point qu’on a été approché par le 220 sound pour les rejoindre. La décision d’accepter lâcher notre projet pour en rejoindre un autre a été compliquée au début, mais c’est sans doute une des meilleures opportunités que j’ai eues dans ma vie. Après ça, on a fait le tour de l’Europe et j’ai pu jouer devant beaucoup de public différent et dans des endroits allant des gros clubs d’Amsterdam a des soirées dans des caves en béton au fin fond de la banlieue de Madrid. Après la victoire au Reggae Fest en 2014, la team a décidé de ralentir un peu le rythme qui était devenu un peu intense et on continue à faire des dates un peu partout dans le monde. On a la chance d’être avant tout une équipe d’amis avant d’être une entité professionnelle de dj’s et c’est ce rapport qui fait que je suis encore là aujourd’hui 5 ans plus tard. Je suis venu m’installer à Montréal en aout 2015 pour reprendre mes études et voir un peu autre chose que ma Suisse natale et j’ai redécouvert d’autres formes de cette culture dans le brassage montréalais. J’ai passé mes premiers 6 mois à NDG et mes week-ends dans les soirées à LaSalle. La victoire au Reggae Fest en 2014 a beaucoup aidé à mon intégration dans ce milieu à Montréal et j’ai la chance de pouvoir jouer dans tout les coins de la ville, bien que j’aie plus l’expérience de l’ouest à date.

Qui sont tes artistes préférés?

The Fathers Of Reggae - 2005

Il y’en a beaucoup, mais je vais essayer de faire court, dans le reggae je suis un fan absolu de John Holt (RIP), pour moi il est la voix de la Jamaïque . J’ai eu la chance de le rencontrer 2 fois et c’est un des rares artistes avec lequel j’avais réussi à bâtir un vrai lien de respect mutuel. J’ai toujours regretté de ne pas avoir pu rencontrer Garnett Silk ou Dennis Brown, mais ma génération a son lot d’artiste comme Romain Virgo, Chronnix ou Protoje que je trouve très bons. Je n’ai pas été très touché par le mouvement « rasta » et je pense que ma culture reggae ressemble plus à celle d’un « rudeboy » qui traine à Kingston que celle d’un véritable fan de reggae avec un R majuscule.

De l’autre côté de la force, il y’a le dancehall. Je suis fan de Vybz Kartel, avec toute la controverse qu’il a créée et qui l’entoure, il a su faire du dancehall une musique écoutée à l’échelle mondiale et il est encore et toujours loin au-dessus des autres. 220 sound a eu un rapport spécial avec Kartel car on a été les premiers Européens à l’enregistrer en dubplate lors d’un voyage à Kingston en 2007. J’aime beaucoup le dancehall slack des années 80 avec Shabba Ranks et Supercat, mais c’est vraiment quelque chose de spécifique et de difficile à amener de nos jours. J’ai un petit faible pour la période digitale, mais c’était une période ou la musique s’échangeait en copie physique et ayant grandi après cette ère et surtout dans celle d’internet, j’ai ramassé ce que j’ai pu, mais je sais qu’il y’a des perles qui dorment dans des caves et des collections que je ne pourrais surement jamais entendre, ni même avoir l’idée qu’elles existent.

Est-ce que tu as des influences/références?

the-only-good-system-is-a-sound-systemJ’aime la culture des soundsystems et je pense que ça va me rester toute ma vie. Je suis très influencé par les sounds américains et jamaïcains, la vibe européenne est un peu édulcorée pour moi. Le monde du clash est encore très actif et je suis ça comme un sport. Comme les équipes de soccer, chacun à ses préférences et pour en nommer quelque-uns, je suis beaucoup Ma Gash, King Shine, Innocent ou King Turbo. Mais comme ma vie avance aussi, je suis exposé à de plus en plus de choses et je me suis rendu compte que cette culture est internationale et est représentée à sa manière dans chaque pays. J’ai eu la chance de découvrir le Baile Funk avec des amis brésiliens, le trap, la soca, le grime, UK garage, tout ces styles existent avant tout à travers une forme de soundsystem ( comprendre : system de son mobile ) et j’ai la même étincelle qui s’allume quand je suis en contact avec des gens qui aiment et comprennent cette culture. Cette influence va bien au-delà du reggae, mais le reggae y a bel et bien sa place. Ma perception des choses a bien changé depuis que je suis en Amérique du Nord, il va me falloir encore un peu de temps pour pouvoir citer des références plus locales.🙂

Selon toi, qu’est-ce qui est particulier à la scène reggae montréalaise

Du peu que j’en connais, il y’a une division Nord/Sud qui sépare les soirées de l’ouest et les soirées de l’est. Je trouve ça très étrange, mais pour avoir vécu des deux bords, c’est compréhensible. Ce ne sont pas les mêmes populations et les mêmes cultures. Bien qu’on parle de la même chose, c’est très différent, ça n’est pas les mêmes codes, on y joue pas la même musique, c’est comme deux faces d’une même pièce. J’appelle ça « l’autre côté du miroir ». J’ai la chance de pouvoir naviguer entre les deux scènes et d’avoir des amis des deux côtés, mais c’est quand même très spécifique à la ville de Montréal.

Que penses-tu des propos homophobes ou sexistes que l’on retrouve parfois dans les chansons reggae?

Je pense que c’est un sujet très très vaste qui mériterait d’être discuté bien plus en profondeur, mais je vais essayer de donner ma vision des choses avec le recul que j’ai.

C’est un peu la pointe de l’iceberg. Il est facile de se dire que ça n’est qu’une bande de retardés sur une ile qui seraient prêts à saigner n’importe quel homosexuel, mais ce genre de choses n’arrivent que rarement. La montée de l’homophobie en Jamaïque s’est faite dans les années 80, pour la simple et bonne raison, qu’il n’y avait pas de bonne raison. Le courant aurait pu s’en prendre aux nains, aux blonds, ou aux personnes ayant les yeux bleus. Quand vous discutez avec des Jamaïcains, il est très facile de se rendre compte qu’il n’aime pas les homosexuels parce que c’est ce qu’ils entendent depuis toujours. Et il se passe la même chose qu’avec les individus à qui ont apprends depuis toujours que telle ou telle communauté est mauvaise pour eux depuis qu’ils sont tout petits. Je ne vais pas prendre la défense des homophobes, mais sur la totalité des morceaux qui sont sortis de la Jamaïque, la portion qui contient des propos homophobes ou sexistes est très petite, cette culture est très vaste et il y’a beaucoup d’autres choses à écouter. Pourquoi est-ce que ce sont ceux-là qui sont joués à ces soirées, là c’est une autre histoire. Pour faire simple, les soundsystems du monde entier copient ce que les sounds jamaïcains font et ça depuis toujours. Il faut se rendre compte que les selectas et autres djs ne sont pas fondamentalement homophobe ou sexiste, mais du fait de vouloir garder la « vibe authentique », le glissement de ces morceaux jusqu’à nous s’est fait presque tout seul. On ne peut malheureusement pas parler du développement de l’identité du reggae sans aborder la question des « battyman », tout simplement parce que c’est indissociable, mais il n’y a pas que ça et il serait aussi temps de pointer le regard sur d’autres problèmes comme le manque d’éducation, la pauvreté ou la « gun violence » qui font bien plus de victimes que les quelques cramés qui pensent encore que l’homosexualité va couler le pays.

Qu’est-ce qui t’a poussé à t’inscrire à la Revolutionary Reggae League?

À la base, on s’était inscrit avec mon ami Seb de Riddim Wise. On ne savait pas qu’on ne pouvait pas mixer les équipes et on s’est inscrit sur un coup de tête. Je fais des clashs depuis des années, que ce soit avec des 45 tours ou des dubplates et lui n’en avaient jamais fait. Seb est un excellent MC et il avait envie de tester ce que c’était de participer à un clash avec la collection de dubplates du 220 sound. Je me suis inscrit avant tout parce que c’était cool. J’ai fait des clashs de bien plus grande envergure avec des enjeux bien plus grands, mais d’y aller un peu plus tranquillement et sans le gros stress qui se fait avant les gros événements, ça fait du bien aussi.🙂

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Selon toi, qu’est-ce qui pousse les gens à se déplacer pour aller voir des clashs live?

La performance est intéressante à regarder, ça n’est pas quelque chose que l’on voit souvent. Pour les fans de rap battle ou autres, l’ambiance est la même. C’est quelque chose d’un peu tendu et électrique et au final, comme un match de boxe ou de soccer, c’est un combat sans blessé. Je peux comprendre que justement, cette ambiance presque de guerre puisse ne pas plaire à tout le monde, mais une fois passer la barrière de « ils sont quand même entrain de dire que l’un va tuer l’autre » c’est quelque chose de vraiment cool, que ça soit dans le public ou sur scène. Ce qui fait que je me déplace et que d’autre se déplacent aussi, c’est de voir ce que les sounds vont être capable de faire, c’est quelque chose qui demande de la préparation, beaucoup de répartie et une très bonne capacité de réflexion et c’est toujours un spectacle.

Et il y’a aussi une grosse part de curiosité dans les dubplates et/ou les morceaux qui vont être joués, c’est quelque chose de très propre à cette culture ( bien que quand on regarde le Red Bull Culture Clash 2016, on voit qu’elle commence à dériver sur d’autres styles, à mon grand plaisir ) et ce sont des morceaux propres aux sounds. Cette part d’exclusivité fait beaucoup dans l’attente qui précède un clash.

Qu’est-ce qui fait un bon clash?

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Le public, 300% le public. Il s’agit de jouer le jeu, de ne pas venir pour soutenir son ami ou son chum, mais de venir pour écouter de la musique et donner son avis sur qui a joué le mieux. C’est quelque chose de très interactif au final et c’est le public qui décide qui remporte la soirée. On dit souvent que c’est aux sounds de faire le travail, mais il faut que les personnes sachent ce qu’elles font là. Les MC parlent beaucoup, il faut faire attention à ce qui est dit dans le morceau pour essayer de comprendre pourquoi ce morceau est joué et pas un autre, il faut être attentif. C’est à la limite entre la pièce de théâtre et le djset. Il n’y a même pas besoin de connaitre tous les morceaux et de pouvoir repérer tous les petits détails, mais simplement d’écouter en étant le plus ouvert possible et de donner son avis sur qui «  a tué l’autre sound ».

Un message pour ton opposant?

J’espère qu’il sait ce qu’il fait et qu’il n’est pas trop susceptible hahaha.

Plus sérieusement que le meilleur gagne, il n’y pas beaucoup d’enjeu et il faut en profiter pour pouvoir s’amuser. Je sais qu’on n’évolue pas dans les mêmes sphères du reggae, mais je m’attends quand même à quelqu’un qui sait ce qu’est un clash et qui aura un peu de répartie. J’espère quand même entendre quelques dubplates, parce que, pour ma part,  je ne vais jouer que ça.

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