Entrevue : Fred Dubé et l’humour révolutionnaire

Rad Pouding

C’est après une représentation de son spectacle Radical pouding, le 7 novembre dernier, que l’humoriste Fred Dubé nous a généreusement offert un peu de son temps pour qu’on lui accorde cette entrevue à la bonne franquette. Le spectacle, en plus d’être hilarant, amène le public à se questionner, à réfléchir, ce qui est plutôt rare ces temps-ci dans le monde de l’humour québécois. Radical pouding est à mi-chemin entre le one-man-show humoristique classique et une séance d’éducation populaire radicale sur les dérives de la société capitaliste, abordant des sujets tels que que le terrorisme, la démocratie, la révolte sociale ou la montée du racisme.

Si vous n’avez pas encore vu Radical pouding, il ne vous reste qu’une chance de le faire, le 27 novembre prochain au Théatre Sainte-Catherine à Montréal. Un spectacle qui en vaut définitivement le détour!

Éric Sédition

 

Premièrement, pour les gens qui ne te connaissent pas, qui est Fred Dubé? Quels sont tes projets actuels?

Fred Dubé, né à Rimouski en 1984. J’ai émergé à Montréal pour aller à l’École de l’humour, quand j’avais 19 ans. 2 ans à l’École de l’humour. Ensuite, je suis revenu vivre à Rimouski, parce que j’étais comme trop tit-cul pour commencer une carrière d’humoriste. Je suis donc parti à Rimouski, prof de théâtre, être metteur en scène au cégep. Je suis parti voyager pendant un bon bout de temps. Et là je suis revenu à Montréal depuis 2009. Depuis, j’essaie de faire ma place. Je m’étais donné 2 ans, parce que je savais que ça allait être long pis tough quand j’allais revenir de voyage. Quand ca fait trois ans que tu n’es plus à Montréal, il faut comme refaire sa place dans le circuit, pour refaire ton nom, pour être booké dans les bars. Au bout de 2 ans, je me suis rendu compte que ça allait bien, donc j’ai décidé de continuer. À c’t’heure, je gagne ma vie avec l’humour! Pas juste avec la scène, mais aussi des projets de scène, des spectacles corpos, j’écris dans le journal Métro et je fais un peu de télé. La seule chose que je sais, c’est que je suis rempli d’espoir pis de vinaigre.

Fred Dubé - L'ignorance fait plus de victimes que le cancerRadical pouding est mon quatrième show. En 2010, j’avais fait un numéro qui s’appelait Un long poème qui pue des pieds. Après ça, j’ai fait Terroriste blanc d’Amérique, clin d’oeil au livre de Pierre Vallières, auteur de Nègre blanc d’Amérique. Ensuite l’an passé j’ai fait un spectacle qui s’appelle L’ignorance fait plus de victimes que le cancer, et cet été. j’ai sorti le spectacle que vous avez vu Radical pouding. J’écris tout le temps, je prends des notes donc ça va peut-être aboutir à un nouveau spectacle l’été prochain.

Mon inspiration vient de trois volets : l’actualité , mais pas juste l’actualité parce qu’elle est toujours en mouvement, quoique la grande actualité ne se démode jamais. Il y a aussi les livres que je lis et la vie de tous les jours, ce qui m’arrive, les discussions que j’ai avec les gens sur le terrain.

On sait que tu as une approche humoristique mordante, différente et rafraîchissante. Ton humour porte définitivement une critique sociale proche des idées d’extrême gauche. Est-ce l’humour qui t’as amené à la politique ou la politique qui t’as amené à l’humour?

Fred Dubé 2C’est vraiment indissociable selon moi. Je fais un métier qui est fondamentalement engagé, donc ensuite tu décides si tu vas être victime de ton engagement, ou si tu vas le décider, toi-même vers où tu veux aller avec cet engagement-là. Parce que tu peux pas être humoriste, sans être engagé, tu ne peux pas être journaliste, prof ou politicien sans être engagé. Ce sont des métiers qui porte fondamentalement, dans leur racine, un engagement. Même Philippe Bond, Louis-José Houde, quand ils prennent la parole sur scène, ils prennent position. Même s’ils décident de prendre une position de statu quo, et bien le statu quo est une position politique; c’est-à-dire de ne pas dénoncer, de cautionner le pouvoir.

Donc moi, par mes valeurs, naturellement, avec ce qu’on m’a appris, ce qui marche ou pas, j’ai plus d’affinité avec la gauche. Par contre, j’essaie de ne pas trop utiliser ces mots-là, j’ai d’ailleurs un numéro là-dessus, pour rire un peu de l’aspect sectaire présent dans n’importe quel mouvement. T’sais, ma mère est dans les Cercles des Fermières et il y a un aspect sectaire. C’est comme un mot valise. On ne va pas s’enfermer dans des mots qui veulent dire tellement de choses.

À une certaine époque, l’humour au Québec abordait souvent les enjeux sociaux, on n’a qu’à penser à Yvon Deschamps, Les Cyniques ou RBO. Maintenant, on a souvent l’impression que les humoristes tendent à renforcer le système en place, en jouant sur les stéréotypes et en travaillant pour des méga-entreprises. Quel est ton analyse du monde de l’humour actuellement?

Le gros changement qu’il y a eu depuis quelques décennies, c’est que le statut social de l’humoriste a changé. Avant qu’Yvon Deschamps commence, être humoriste, ça n’existait même pas. Quand il était jeune, il pouvait pas dire moi je veux être humoriste, ça n’existait même pas. Il disait qu’il était monologuiste par exemple, mais il n’aurait pas pu gagner sa vie avec ça. Donc on est passé d’une époque où ça existait pas, être humoriste, à maintenant, où les humoristes sont des rois. Ce que je reproche à l’humour, c’est que ce n’est plus des fous du roi, donc des fous qui rient du roi, mais du roi qui rit des fous. Comme l’humoriste a changé de statut social, puis que quand ça marche bien, ils font beaucoup d’argent, il y a une célébrité, et on a accès à une large tribune médiatique. Ça fait que c’est quand même trois ostie de gros pouvoirs, quand ta carrière va bien, que tu possèdes. Célébrité, argent, médias.

Donc tu es en haut de l’échelle sociale, l’humoriste évidemment, il faut qu’il change sa créativité, sa façon de penser, à cause de ça. C’est pas comme quand on était en bas avec les souliers retroussés, quand on était des fous du roi. Le petit peuple, il est en bas des humoristes qui ont du succès. Mais pour critiquer ce qui est en haut, ça prend plus de temps, plus de lecture, de culture. Parce que c’est plus facile de faire une joke physique sur Gaétan Barrette : il es gros, que de faire des blagues sur la loi 10 et la loi 20 de Gaétan Barrette. Je pense que c’est le statut social de l’humoriste au Québec qui a gravit beaucoup d’échelons.

On a pu voir sur Internet un numéro que tu avais préparé sur le mouvement #agressionnondénoncée*. On est plutôt habitué-e-s à voir des humoristes tenant des propos sexistes ou homophobes, parfois assumés, parfois subtils. Est-ce que c’est difficile de nager à contre-courant dans ce milieu?

Fred DubéÀ la fois, oui, c’est plus difficile quand t’es à contre-courant, parce qu’il faut que tu te battes contre certaines conventions sociales qui sont bien établies. Mais, en même temps, il n’y en a pas beaucoup qui le font, fak il y a une place libre. J’ai pas fait une étude de marché, ce sont mes valeurs qui m’ont amené là, mais cette place était libre. Il y avait Les Zapartistes qui étaient là avant, mais eux sont dans le sketch et moi plus dans le stand up. Il y a eu un mouvement naturel. Oui, ça me ferme des portes, mais il y a également des portes qui s’ouvrent que peu de personnes osent emprunter.

Il y a, quand même, une nouvelle génération d’humoristes plus conscientisé-e-s aux propos misogynes, et surtout à l’homophobie. Quand j’ai commencé, il y a 10 ou 15 ans, tu allais dans les bars, ça faisait des jokes sur les tapettes, ça faisait rire le monde. Mais, maintenant, va dans les bars, surtout à Montréal, fais des jokes sur les tapettes, ça ne passe pu. Ça montre que ça évolue.

Maintenant, on ne fait plus des blagues sur les gays, on fait des blagues sur les homophobes. Wow, as-tu pensé? Quelle belle évolution sociale si ça peut amener à faire attention à la misogynie! J’en connais peu des humoristes qui sont fondamentalement misogynes, homophobes ou racistes. Le déclic qu’il faut avoir, c’est que même si on ne l’est pas, on peut avoir des propos qui le sont.

Moi-même, j’écris des blagues, et je ne suis pas raciste, homophobe ou sexiste, mais on peut avoir des propos qui le sont. Donc, des fois, ça donne des discussions, avec des gens qui disent crisse moi je suis féministe! Peut-être, mais tes propos ne le sont pas.

Que penses-tu du coté business de l’humour? Des humoristes qui font des publicités pour McDonald’s, ou mangent littéralement dans la main de Pier-Karl Péladeau ou de Gilbert Rozon et Juste Pour Rire?

Ça, c’est une excellente question. J’ai des conflits intérieurs à chaque matin où je me lève, parce qu’évidemment on appartient à cette société-là. Je ne peux pas me dédouaner et être en dehors de la boîte. Il faut que je fasse mon épicerie, que je gagne ma vie. Je ne peux pas être blanc comme neige dans une société qui ne l’est pas. Même si j’ai des affinités avec la philosophie anarchiste, je ne peux pas avoir une vie anarchiste dans une société capitaliste.

D’un autre côté, je me dis que je veux gagner ma vie, mais pas à n’importe quel prix. Je veux être connu un petit peu. Je ne veux pas être une vedette, ça, je m’en fous, mais je dois être connu un tout petit peu pour pouvoir continuer d’en vivre. Mais là, la question est : jusqu’où tu vas pour être un petit peu connu? Où est la ligne?

Je vais parler à des gens plus radicaux qui trouvent que j’ai peut-être déjà franchi la ligne, d’autres, qui sont plus mainstream qui disent que je suis trop radical. Donc ça dépend d’à qui tu t’adresses. J’ai fait des spectacles bénéfices, par exemple pour Quebec Solidaire, parce que je suis dans le compté de Manon Massé, et que je la connais bien. Je me suis dit : oui, toi, je t’apprécie et je m’identifie quand même un peu à ce sur quoi tu travailles. Mais, c’est ça, quand tu t’affilies, c’est pas naïf. Donc, quand il y a des humoristes qui vont à la fête de Pier-Karl Péladeau, c’est que, quand même, par leur aura de vedette, ils cautionnent quelque chose.

Pour Juste Pour Rire, j’ai déjà participé à En route, mais je n’ai jamais fait de gala Juste Pour Rire. J’ai déjà fait un Grand Rire à Québec. D’un autre côté, je me dis que si je peux peux améliorer et amener un autre côté à l’affaire avec mon humour à moi, pourquoi pas?

Ce que je reproche souvent à des humoristes qui participent à ces galas, c’est que ça devient l’absolu, ta création est faite en fonction de ça. Parfois, ils écrivent pour faire un gala, donc la créativité est mise en fonction de ça seulement. 80% de mon show n’existerait pas, si j’écrivais en fonction de ça.

Fred Dubé 3

Penses-tu qu’ils accepteraient de faire un spectacle avec le message que tu y proposes?

En fait, s’il y a un public, si je deviens plus connu, ils vont accepter. Dans le milieu de l’offre et la demande, il n’y a plus de tabous. C’est ça la force du capitalisme, de récupérer le mouvement de révolte, de le normaliser et de faire du cash avec. Moi au Juste Pour Rire, ou mettons Che Guevara sur des portefeuilles, c’est de la récupération, et je ne sais pas où est la limite.

Je ne suis pas mieux qu’un autre. Quand il y a un dialogue social, je participe. Quand je fais des galas, ce sont mes textes à moi, pis je peux avoir une emprise sur un dialogue social. Mais une pub, il n’y a pas de dialogue social parce que tu fais juste une pub. Tu présentes une affaire. J’irais même faire une entrevue à Radio X. Je n’irais pas être chroniqueur, pour parler du hockey, parce que j’engraisse la patente, mais j’y irais pour leur dire que je suis pas d’accord avec eux. Donc tout ça dépend de comment tu vois la patente.

Tu gagnes beaucoup de visibilité ces derniers temps : tu passes à la télé, tu as des chroniques dans les médias, etc. As-tu peur d’être avaler par le système?

Oui, j’ai peur. De franchir la ligne. Supposons, si ma carrière va mieux, la ligne est-ce qu’elle va rester toujours à la même place, ou je vais la repousser, l’adapter à mon salaire, l’adapter aux lieux où je me tiens, les premières et tout ça? Quand tu traînes là-dedans, tu deviens aliéné et tu repousses la ligne. Avec ce que je fais, mon intégrité doit être préservée et je dois être cohérent. Je ne pourrais pas, comme je le dis dans mon spectacle, aller faire une pub pour la Banque Nationale. Ça, c’est clair et c’est simple. Après ça, il y a des affaires plus nuancées. Est-ce que je vais à un quizz télé, à Atomes Crochus? Est-ce que je vais à l’émission d’Éric Salvail. Ça, ce n’est pas aussi clair.

Il faudrait aussi décrire ce qu’est la machine, où est-elle? Ce n’est pas un bloc monolithique, il y a plusieurs auréoles. D’un côté, je ne veux pas être tout seul dans mon sous-sol, de l’autre je ne veux pas perdre l’essence que j’ai.

Pour toi, est-ce que les humoristes ont un rôle social?

Fred Dubé 4Oui, absolument! Toute forme de métier libéral, qui joue dans les opinions, dans les médias, qui parlent à des gens, en a une : humoriste, prof, journaliste, politicien. Je suis quand même en affinité avec ce que Chomsky appelait l’arme absolue, c’est-à-dire, l’opinion publique. Moi, tout seul, je ne changerai jamais l’opinion du Québec, mais si on est une dizaine qui a un discours plus à gauche, ça peut faire changer le bateau de bord. C’est pas toujours facile, qui dit responsabilité sociale dit qu’il faut avoir la culture pour l’appuyer. Parfois, je ne connais pas assez le sujet, je me sens niaiseux et je dois me demander si je nuis au sujet. Oui, on a une responsabilité sociale et c’est l’affaire qui fait le plus peur.

Plus t’es connu, plus ça fait peur. Martin matte a 600 000 abonné-e-s sur Facebook, il a plus d’influence sur Facebook que Québec Solidaire, un parti politique. C’est fou là!

En terminant, tu as fait une soirée spéciale pour les dernières élections fédérales. Que penses-tu des résultats électoraux? Que penses-tu du système électoral en général?

Je pensais que ça allait être un gouvernement libéral minoritaire, donc j’ai pas eu trop de surprise. Il fallait vraiment être à côté de la track pour penser que ça allait changer. Evidemment, on est dans une genre d’affaire où on est pogné avec le moins pire. On peux-tu vraiment se contenter du moins pire?! En même temps, on partait de tellement loin.

La première chronique que j’ai écrite pour le Métro, c’était Je vote pour l’action directe. Peu importe le résultat des élections, il n’y aura pas de changement radical avec les partis politiques. Tu peux pas faire ta place tout en étant propre dans ce système-là. Fondamentalement, c’est dans l’ADN des partis de ce système-là de créer de la corruption. Tu ne peux pas être blanc comme neige et accéder au pouvoir dans un système de vote au scrutin.

Je crois beaucoup aux mouvements sociaux, à la révolte populaire. Je pense qu’il est temps de redonner leurs lettres de noblesse à des mots qui sont défendus comme révolte, qui fait peur, mais qui est tellement beau. Moi quand j’entends révolte, j’entends solidarité et amour. Il va falloir qu’on arrête d’avoir peur des gens qui lancent des briques dans les fenêtres des banques, parce que quant à moi, ils ont plus à coeur nos intérêts que les banques en question. Ok, tu dis que je ne respecte pas la loi, mais tu fais quoi quand la loi ne te respecte pas. J’appelle quelle police quand je me fais taper dessus par une police? Bref, j’ai une grande confiance envers les révoltes.

* Voici le numéro de Fred Dubé sur le mouvement #agressionnondénoncée :

Propos recueillis par A. Sanchez et Éric Sédition

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